Ahmad al-Mansour : sucre, or, Shakespeare et Tombouctou
Un ambassadeur marocain a peut-être inspiré Othello. Le sucre du Souss s'échangeait contre du marbre italien. L'histoire vraie d'Ahmad al-Mansour.
Ahmad al-Mansour : sucre, or, Shakespeare et l’expédition vers Tombouctou
En 1600, un ambassadeur marocain passe six mois à Londres. Shakespeare écrit Othello juste après. Son portrait est toujours là — le plus ancien portrait anglais peint d’après nature d’un musulman, conservé au Shakespeare Institute de l’University of Birmingham. Et en janvier 2025, l’ambassadeur du Maroc au Royaume-Uni s’est retrouvé face au portrait de son prédécesseur, 425 ans plus tard (The National, 16 janvier 2025).
Cette histoire n’est qu’un fil d’un règne qui a redessiné les cartes. Ahmad al-Mansour a troqué du sucre contre du marbre italien, négocié une alliance militaire avec la reine d’Angleterre, envoyé une armée traverser le Sahara pour conquérir Tombouctou, et signé les premiers chapitres d’une relation Maroc-États-Unis qui dure encore.
Voici l’histoire vraie du sultan qui jouait sur tous les tableaux — Europe, Afrique, Amérique — quand le Maroc pesait sur le monde.
Le jour où trois rois moururent sur le même champ de bataille
Le 4 août 1578. Ksar el-Kebir, au bord de l’oued al-Makhazin. Trois souverains tombent le même jour : le roi portugais Sébastien Ier, le sultan déchu Abu Abdallah Mohammed II, et le sultan régnant Abd al-Malik (Garcia-Arenal, Ahmad al-Mansur: The Beginnings of Modern Morocco, Oneworld, 2009).
Ahmad, frère cadet d’Abd al-Malik, monte sur le trône le soir même. Il reçoit le titre d’al-Mansour — « le Victorieux ».
Environ 15 000 soldats portugais sont capturés (Garcia-Arenal, 2009). Leurs rançons, négociées sur une décennie, rapportent plusieurs millions de cruzados. Le Portugal est quasi-ruiné. Le roi Sébastien n’a pas de descendant. Deux ans plus tard, Philippe II d’Espagne annexe le Portugal. L’union ibérique durera soixante ans.
Un seul après-midi sur un champ marocain a redessiné la carte de l’Europe. Cette bataille, les Marocains l’appellent Waqat al-Muluk al-Thalatha (la bataille des Trois Rois). En Europe, on retient surtout la disparition de Sébastien et la fin de l’indépendance portugaise. Au Maroc, c’est le moment fondateur de la dynastie saadienne à son apogée.
Pour al-Mansour, c’est le début de tout. Les rançons financent ses ambitions. Le Maroc saadien entre dans une phase d’expansion simultanée sur trois continents. Le sultan va jouer une partie d’échecs géopolitique dont les pièces sont le sucre, les armes, le marbre et l’or.
Le sucre marocain : une arme géopolitique avant le pétrole
Tu bois ton thé à la menthe sans y penser. Au XVIe siècle, le sucre n’était pas une denrée banale. C’était un produit de luxe — et le Maroc saadien en contrôlait la production comme un monopole d’État.
Quatorze raffineries sur le sol marocain
J.H. Galloway (Geographical Review, 67:2, 1977, p. 177-194) identifie 14 sites de raffinage à l’échelle du Maroc. Paul Berthier (Un épisode de l’histoire de la canne à sucre : les anciennes sucreries du Maroc et leurs réseaux hydrauliques, Rabat, 1966, 2 vol.) a documenté archéologiquement les vestiges des raffineries dans le bassin du Souss. Une source portugaise anonyme du XVIe siècle mentionne huit moulins dans le seul Souss (Copia do emperio e reinos dos Xarifes, ms. BnF, Gallica). Marmol, géographe espagnol, écrit que le sucre constitue « le principal trafic du royaume du Maroc » (cité par Ouerfelli, Rives Méditerranéennes, 53, 2016/2017).
La raffinerie la mieux documentée est celle d’Ida Ougard, sur l’oued Ksob près d’Essaouira. Elle a fonctionné de 1576 à 1603. Un aqueduc en pisé de 20 kilomètres acheminait l’eau depuis la source chaude d’Irghane (MAP Express ; Berthier, 1966). En 2021, une équipe française (André Bonnal, Gilles Texier, Édouard Pottier) a conduit des relevés topographiques sur le site, annoncés par André Azoulay lors de l’Essaouira Innovation Lab (Morocco World News, novembre 2021).
Sucre contre marbre, sucre contre armes
L’image est sidérante. Al-Mansour échangeait du sucre marocain contre du marbre de Carrare, poids pour poids (al-Ifrani, Nuzhat al-Hadi, trad. Houdas, 1889 ; Salmon, Marrakech : Splendeurs saadiennes, 2016). Des tonnes de sucre du Souss troquées au kilo contre des colonnes italiennes. Le sucre est devenu une denrée à moins d’un euro le kilo. Le marbre, lui, reste du marbre.
Avec l’Angleterre, le deal était différent. Le sucre s’échangeait contre des armes. La Barbary Company, fondée le 5 juillet 1585 par charte d’Élisabeth Ire, formalisait ce commerce (Cawston, The Early Chartered Companies, p. 226). Attention : la date de 1551 parfois citée correspond au premier voyage commercial anglais au Maroc (navire The Lion, Thomas Wyndham), pas à une compagnie formelle. Le nonce apostolique en Espagne dénonçait qu’Élisabeth avait fourni des armes et de l’artillerie au sultan (Dimmock, New Turkes, 2005, p. 122).
Un monopole d’État sur une matière première stratégique, échangé contre des matériaux de construction et des armes de guerre. Ça te rappelle quelque chose ?
Samia Errazzouki : une chercheuse marocaine réécrit l’histoire du sucre
L’historienne Samia Errazzouki (UC Davis, dir. Susan G. Miller) renouvelle toute cette historiographie. Sa thèse, Sultans of Sugar: The Rise and Fall of Morocco’s Sa’dian Dynasty (1541-1631) (eScholarship), a démontré que la conquête du Songhai en 1591 a permis le recours massif à l’esclavage pour alimenter les raffineries — transgressant la jurisprudence islamique.
Son article « Partners in Empire » (Journal of North African Studies, 28:3, 2023, p. 501-518) analyse l’alliance anglo-marocaine. Son prochain ouvrage, The Saharan Passage (bourse Mellon, Stanford Humanities Center), recentre l’Afrique du Nord-Ouest dans l’histoire de la transformation du sucre de luxe en marchandise de masse.
L’ombre est là, assumée : la magnificence saadienne reposait aussi sur l’exploitation humaine. Le carrefour marocain n’était pas que marchands et diplomates. C’était aussi captifs et esclaves. Une histoire complète ne peut pas faire l’impasse sur cette réalité.
El Badi : le palais le plus ambitieux d’Afrique
Une construction financée par les rançons et le sucre
La construction du palais El Badi débuta en décembre 1578 (Shawwal 986 AH), trois mois après la victoire de Ksar el-Kebir (al-Ifrani, Nuzhat al-Hadi, cité par Deverdun, Marrakech des origines à 1912, 1959, et Marcais, L’architecture musulmane d’Occident, 1954).
Un plan portugais de 1585, dessiné par le frère trinitaire Antonio de Conceyca (1549-1589), conservé dans un manuscrit du Monastère de l’Escorial et signalé par Henry Koehler en 1937, montre un palais apparemment achevé dès cette date (Jonathan Bloom, Yale UP, 2020). Sept ans de travaux pour un palais de cette envergure — un rythme de construction remarquable.
Les dimensions sont vérifiées : cour principale de 135 x 110 mètres, bassin central de 90,4 x 21,7 mètres (Marcais, 1954, p. 395-396 ; Salmon, 2016). Les matériaux attestés : marbre de Carrare échangé au poids contre du sucre, or ouest-africain (abondant après 1591), bois de cèdre, plâtre et chaux, onyx, ivoire. Des matériaux venus de trois continents pour un seul bâtiment.
L’anecdote du bouffon : « Cela fera une belle ruine »
La tradition raconte qu’un fou de cour aurait déclaré lors de l’inauguration : « Sidi, cela fera une magnifique ruine. » L’anecdote est rapportée dans toute la littérature — touristique et académique — mais sans attribution précise à une source primaire. Elle provient probablement d’al-Ifrani (Nuzhat al-Hadi) ou de Deverdun (1959). La citation exacte n’a pas été localisée dans les textes numérisés.
Le bouffon avait-il raison ? Moulay Ismail (r. 1672-1727), fondateur de la dynastie alaouite, dépouilla El Badi de ses matériaux pour construire Meknès. Le marbre italien troqué contre du sucre marocain a fait deux fois le voyage. Il mura aussi les Tombeaux saadiens voisins — probablement par calcul politique (effacer la mémoire d’une dynastie rivale) et par réticence superstitieuse à profaner des sépultures (Sacred Destinations ; History Hit).
Le vrai du faux
Le mythe : « El Badi était la huitième merveille du monde et comptait plus de 350 salles. »
La réalité : Aucune source historique — ni al-Ifrani, ni Deverdun (Marrakech des origines à 1912, 1959), ni Salmon (Splendeurs saadiennes, 2016), ni l’article Wikipedia pourtant bien référencé — n’utilise l’expression « huitième merveille du monde ». C’est une invention touristique moderne. Le chiffre de « 350+ salles », omniprésent dans les guides (Lonely Planet, Culture Trip), n’est confirmé par aucune source académique identifiée. Ce qui est attesté : un palais de 135 x 110 m, avec du marbre de Carrare, de l’or songhai et des matériaux venus de trois continents. C’était probablement le plus grand palais d’Afrique à son époque. Ça suffit largement — pas besoin d’en rajouter.
Un Marocain dans Othello : l’ambassade de ben Messaoud à Londres
Six mois à la cour d’Élisabeth Ire
En août 1600, une délégation de 16 personnes conduite par Abd el-Ouahed ben Messaoud ben Mohammed Anoun (né vers 1558), secrétaire principal d’al-Mansour, débarqua à Douvres sur le navire The Eagle, capitaine Robert Kitchen. L’ambassade comprenait aussi 9 prisonniers anglais rapatriés (Harris, « A Portrait of a Moor », Shakespeare Survey 11, 1958, p. 91-92 ; Vaughan, Performing Blackness on English Stages, Cambridge UP, 2005, p. 57).
Trois audiences avec Élisabeth Ire sont documentées : Nonsuch Palace le 19 août 1600, Oatlands Palace le 10 septembre, Whitehall le 17 novembre (lettres de Rowland White à Robert Sidney, reproduites par Harris, 1958). Les préparatifs furent royaux — « rich Hangings and Furnitures sent for from Hampton Court; the guard very strong, in their rich coates » (lettre contemporaine, in Harris, 1958).
La mission secrète : une invasion conjointe de l’Espagne et la saisie des Indes espagnoles. Al-Mansour proposait que ses troupes, acclimatées aux régions équatoriales, mènent les campagnes tropicales. Un projet qui aurait changé l’histoire du monde. Élisabeth refusa l’alliance militaire — elle demanda un acompte de 100 000 livres — mais maintint les accords commerciaux.
Les deux souverains moururent en 1603 sans que le projet ne se concrétise. Mais l’ambassadeur marocain laissa autre chose derrière lui.
Le portrait et l’ombre de Shakespeare
Le portrait de ben Messaoud — huile sur panneau, artiste anonyme de l’école britannique, 1600 — est le plus ancien portrait anglais peint d’après nature (ad vivum) d’un musulman. Il appartient aux Research and Cultural Collections de l’University of Birmingham, normalement exposé au Shakespeare Institute à Stratford-upon-Avon (Art UK).
Ce portrait a voyagé dans les plus grands musées du monde : Metropolitan Museum of Art (octobre 2022), Cleveland Museum of Art (2023), Fine Arts Museums of San Francisco (2023), Barber Institute of Fine Arts de Birmingham (depuis juin 2024). En janvier 2025, l’ambassadeur marocain H.E. Hakim Hajoui l’a contemplé au Barber Institute (The National, 16 janvier 2025). Un diplomate marocain face au portrait de son prédécesseur de 1600 — le Maroc a une longue mémoire diplomatique.
Le lien avec Othello est l’hypothèse la plus développée par Jerry Brotton, professeur de Renaissance Studies à Queen Mary University of London (This Orient Isle: Elizabethan England and the Islamic World, Allen Lane/Penguin, 2016). Il écrit que la présence très visible de l’ambassadeur à Londres « appears to have influenced » Shakespeare dans la composition d’Othello, dans les mois suivant le départ de la délégation (essai pour English Touring Theatre, février 2017). La critique de History Workshop résume : Brotton « suggests that the Moroccan ambassador may have been the inspiration ».
Mais soyons honnêtes. La source littéraire directe d’Othello est la nouvelle Un Capitano Moro de Giraldi Cinthio (1565) et la traduction par John Pory de L’Histoire et Description de l’Afrique de Leon l’Africain (1600). Aucun document ne place Shakespeare en présence de ben Messaoud.
Le lien est circonstanciel. Fascinant — mais pas documentaire. Entre Moriginals : on source, ou on dit qu’on ne sait pas. C’est ça aussi, el-‘izza (la fierté sourcée).
Judar Pacha : l’enfant espagnol qui a traversé le Sahara
De Cuevas del Almanzora à Marrakech
Né Diego de Guevara à Cuevas del Almanzora en Andalousie — certains experts le placent à Mecina Bombaron, Grenade (sources divergentes) — Judar Pacha fut capturé enfant et castré. Le Tarikh al-Sudan (al-Sa’di, v. 1655, trad. Houdas, 1900, chap. XXI) le décrit comme « de petite taille et aux yeux bleus ». Son nom chrétien provient d’Henri de Castries (« La conquête du Soudan par Moulay Ahmed El-Mansour », Hesperis-Tamuda, 3, 1923, p. 445). Le Tarikh al-Sudan l’appelle simplement « Djouder » (جؤذر).
Un gamin d’Andalousie devenu généralissime d’une armée marocaine. Le parcours ressemble à de la fiction. Il ne l’est pas.
Les Saadiens capturaient régulièrement des enfants chrétiens lors de raids ou d’achats sur les marchés ibériques et méditerranéens. Ces enfants étaient convertis, éduqués dans la culture de cour, et certains gravissaient les échelons militaires. On les appelait des renégats — elches en espagnol. Le monde d’al-Mansour était un monde de frontières poreuses, où l’origine comptait moins que la compétence et la loyauté.
135 jours à travers le plus grand désert du monde
L’armée quitta Marrakech le 16 octobre 1590. Sa composition exacte varie selon les sources. Le Tarikh al-Sudan (Houdas, p. 217) donne environ 3 000 combattants. Le Tarikh al-Fettach (Houdas & Delafosse, p. 263) estimait 3 000 à 4 000. La ventilation détaillée : 1 000 arquebusiers renégats, 1 000 arquebusiers andalous, 500 sipahis, 1 500 lanciers marocains, 600 sapeurs, 1 000 chameliers — environ 4 000 combattants plus le personnel de soutien. Quelque 8 000 chameaux et 1 000 chevaux de bât. Le nombre de canons est donné à 6-8, leur origine disputée (anglaise selon certaines sources, turque selon d’autres).
La traversée du Sahara dura 135 jours. Imagine. Plus de quatre mois dans le plus grand désert du monde avec 4 000 hommes, 8 000 chameaux et six canons. Pas de GPS, pas de carte satellite, pas de ravitaillement aérien. Quand l’armée atteignit les rives du Niger, seuls 2 000 hommes étaient en état de combattre. La moitié de l’armée — morte de soif, de maladie ou d’épuisement — gisait quelque part entre Marrakech et Tombouctou.
Tondibi : quand les vaches ont décidé de l’histoire
La date de la bataille de Tondibi est disputée entre les sources primaires elles-mêmes.
| Source | Date |
|---|---|
| Tarikh al-Sudan (Houdas, p. 291) | 12 avril 1591 |
| Tarikh al-Fettach (Houdas & Delafosse, p. 271) | 12 mars 1591 |
| Al-Ifrani, Nuzhat al-Hadi (Houdas, p. 165) | 13 février 1591 |
La date de « 13 mars 1591 » couramment citée dans les encyclopédies anglophones ne correspond exactement à aucune source primaire — c’est vraisemblablement une conflation. L’historien Comer Plummer III (Military History Online, 2017) retient le 12 avril, suivant le Tarikh al-Sudan. Retenons : mars-avril 1591.
L’épisode le plus cinématographique provient du Tarikh al-Fettach (p. 264). Les Songhai lancèrent environ 1 000 bovins contre les lignes marocaines pour couvrir l’avance de leur infanterie (Thornton, Warfare in Atlantic Africa 1500-1800, Routledge, 1999, p. 27-28). C’était un stratagème de guerre — utiliser la masse des bêtes pour briser les rangs ennemis avant la charge d’infanterie.
Les tirs d’arquebuses provoquèrent la panique du troupeau. Selon Castries (1923, p. 472), les lignes marocaines se seraient ouvertes pour laisser passer les bêtes. Selon le Tarikh al-Fettach, le bétail retourna en stampede contre les Songhai. Dans les deux versions, le résultat est le même : le stratagème songhai se retourne contre eux.
Fin de l’Empire songhai. Six canons et des arquebuses venaient de changer la carte de l’Afrique de l’Ouest. Une bataille décidée par des vaches paniquées face à des armes à feu — l’histoire a parfois un sens de l’ironie que la fiction n’oserait pas.
Les Arma : 20 000 descendants marocains au Mali
Les descendants des soldats de Judar Pacha vivent encore au Mali. Les Arma — du nom arabe al-rumah (الرماة), « fusiliers » — comptaient environ 20 000 personnes au recensement de 1986 (Abitbol, Tombouctou et les Arma, 1979 ; Olson, The Peoples of Africa, 1996).
Ils ont conservé une identité de caste dirigeante. Mais ils ne parlent plus le marocain — ils ont adopté le songhai dès les premières générations, à cause des mariages avec des femmes locales (EBSCO Research Starters). Quatre siècles et pas un mot de darija — mais l’identité, elle, a survécu.
Le vrai du faux
Le mythe : « Les Arma de Tombouctou parlent encore un dialecte marocain. »
La réalité : Non. Les Arma ont adopté le songhai dès les premières générations, du fait des mariages avec des femmes locales. Ils ont gardé une identité de caste distincte et certaines préférences culturelles nord-africaines, mais la langue marocaine a disparu très tôt (EBSCO Research Starters ; Abitbol, Tombouctou et les Arma, 1979). Le nom « Arma » vient de l’arabe al-rumah, les fusiliers — c’est le dernier mot marocain qui leur reste.
Estevanico : le MRE du XVIe siècle
Un Marocain d’Azemmour en Amérique
Quatre siècles avant que les MRE (Marocains Résidant à l’Étranger) ne prennent l’avion, un Marocain a traversé l’Amérique à pied.
Estevanico naquit vers 1500 à Azemmour, port atlantique marocain alors sous contrôle portugais. Cabeza de Vaca le décrit dans La Relacion (1542) : « El cuarto se llama Estevanico, es negro alarabe, natural de Azamor » — « le quatrième s’appelle Estevanico, c’est un Noir arabisé, natif d’Azemmour » (confirmé par Adorno & Pautz, 1999, p. 417).
C’est la seule information biographique fiable sur ses origines. Son nom de naissance est inconnu (MSU/Enslaved.org). Le nom « Mustafa al-Azemmouri » est une attribution moderne sans source primaire — le nom utilisé par Laila Lalami dans The Moor’s Account (2014) est explicitement une invention littéraire.
Huit ans de survie à travers un continent
Capturé et réduit en esclavage, Estevanico embarqua avec l’expédition Narvaez en 1528. Objectif initial : coloniser la Floride. Le désastre fut total. Naufrages, famines, maladies. Sur environ 300 hommes, quatre survécurent : Cabeza de Vaca, Andres Dorantes de Carranza (le « maître » d’Estevanico), Alonso del Castillo Maldonado et Estevanico.
Pendant huit ans — de 1528 à 1536 — les quatre rescapés parcoururent environ 2 000 miles de la côte du Golfe du Mexique au Sinaloa (certaines sources comptent jusqu’à 3 500 miles selon le tracé retenu). Ils traversèrent les territoires de dizaines de peuples autochtones. Ils furent tour à tour prisonniers, guérisseurs, marchands itinérants.
Estevanico était le communicateur principal du groupe. Cabeza de Vaca le reconnaît sans ambiguïté : « the black man always spoke to them and informed himself about the roads » (trad. Adorno, 1999). Un Marocain d’Azemmour guidait trois Espagnols à travers un continent dont aucun d’eux ne connaissait les langues.
Le mythe des six langues
L’affirmation qu’Estevanico « parlait six langues » est une déformation. Le linguiste Gabriel Gonzalez Nunez (University of Texas Rio Grande Valley, 2020) souligne qu’au-delà de l’espagnol et probablement l’arabe, rien n’est attesté. Le passage de La Relacion dit que les quatre survivants collectivement ne pouvaient se faire comprendre partout malgré six langues entre eux. Ce qui est attesté : Estevanico était le premier à parler, le premier à négocier, le premier à ouvrir la route. Pas six langues — mais un don pour le contact humain qui a gardé quatre hommes en vie pendant huit ans.
Mort à Hawikku — ou pas ?
En 1539, Estevanico fut envoyé en éclaireur par le vice-roi Mendoza avec l’expédition de Fray Marcos de Niza vers les légendaires Sept Cités de Cibola. Il fut tué à Hawikku, un pueblo zuni, en mai 1539 — le jour exact reste incertain (HISTORY.com place la notification au 21 mai, Morocco World News avance le 19 mai, aucune source fiable ne précise « le 5 mai »). Coronado confirma sa mort en 1540 : « the death of the negro is perfectly certain because many of the things which he wore have been found » (lettre au vice-roi, 3 août 1540, trad. Winship, Smithsonian, 1896).
L’historien Juan Francisco Maura (2002) a proposé l’hypothèse minoritaire qu’Estevanico aurait simulé sa mort pour échapper à l’esclavage. Belle hypothèse. Non démontrée. Mais l’idée qu’un homme réduit en esclavage ait choisi de disparaître plutôt que de continuer à servir a quelque chose de profondément humain.
Un roman finaliste du Pulitzer
The Moor’s Account de Laila Lalami (Pantheon Books, septembre 2014) a inventé la totalité de la vie intérieure d’Estevanico. Finaliste du Pulitzer de fiction 2015 (Pulitzer.org), longliste Man Booker 2015, American Book Award. Le roman se termine avec lui vivant — un acte de réparation littéraire.
Un Marocain d’Azemmour a parcouru l’Amérique à pied quatre siècles avant les MRE. Son histoire est si puissante qu’elle a failli gagner le Pulitzer — mais son vrai nom reste inconnu. Laila Lalami, elle-même Marocaine installée aux États-Unis, a écrit le livre qu’Estevanico n’a jamais pu écrire.
Maroc-USA : le traité le plus ancien encore en vigueur
Mohammed III ouvre ses ports en 1777
Le 20 décembre 1777, le sultan Mohammed III (Mohammed ben Abdallah) chargea le consul néerlandais à Salé de déclarer que les navires sous pavillon américain pouvaient entrer librement dans les ports marocains (ambassade américaine au Maroc, ma.usembassy.gov ; Mount Vernon, Mary V. Thompson).
Le Maroc fut-il « le premier » pays à reconnaître l’indépendance américaine ? Le Département d’État écrit « one of the first countries ». L’historien William Spencer (Historical Dictionary of Morocco, Scarecrow Press, 1980) le qualifie de « second nation ». La France devança le Maroc par traité formel (6 février 1778).
La formulation la plus exacte : l’un des premiers États à reconnaître publiquement l’indépendance américaine. La primauté absolue dépend de la définition — déclaration publique ou traité formel. Le vrai du faux, encore une fois : la réalité est plus nuancée que le slogan, et la nuance ne retire rien à la fierté.
Le traité de Marrakech : 1786, toujours en vigueur
Le traité de Marrakech (1786) est le plus ancien traité américain encore en vigueur. 25 articles. Texte intégral sur le Yale Avalon Project.
La chronologie est vérifiée (Hunter Miller, Treaties, vol. 2, 1931) : scellé à Marrakech le 23 juin 1786 (25 Shaban 1200 AH), délivré à Thomas Barclay le 28 juin, article additionnel signé le 15 juillet, certifié par Jefferson à Paris le 1er janvier 1787, par Adams à Londres le 25 janvier 1787, ratifié par le Congrès le 18 juillet 1787. Renouvelé quasi à l’identique en 1836 à Meknès.
Washington s’excuse d’être trop pauvre
La lettre de George Washington au sultan (1er décembre 1789, Founders Online, Papers of George Washington, Presidential Series, vol. 4) contient ce passage :
« Within our territories there are no Mines either of Gold or Silver, and this young Nation, just recovering from the Waste and Desolation of a long War, have not, as yet, had Time to acquire Riches by Agriculture and Commerce. But our Soil is bountiful, and our People industrious. »
Le premier président des États-Unis s’excusait auprès d’un sultan marocain d’être trop pauvre. Washington répondait à une lettre du sultan du 17 août 1788, restée sans réponse à cause de la transition constitutionnelle. Il joignit une copie de la Constitution américaine — la toute première à être envoyée à un chef d’État étranger.
La Légation de Tanger : le seul National Historic Landmark hors des États-Unis
La Légation américaine de Tanger, offerte par le sultan Moulay Suliman en 1821, est le plus ancien bien diplomatique américain à l’étranger. C’est aussi le seul National Historic Landmark situé hors du territoire américain (désignation du 17 décembre 1982, State Department OBO). Sa bibliothèque compte plus de 8 000 volumes.
En mai 2024, le National Trust for Historic Preservation l’a inscrite sur sa liste des « 11 Most Endangered ». Un monument marocain de la relation Maroc-USA menace de tomber en ruine — comme El Badi. Le bouffon du sultan avait peut-être raison pour tout.
Les Tombeaux saadiens : murés 200 ans, redécouverts en 1917
Moulay Ismail ne s’est pas contenté de dépouiller El Badi de ses marbres. Il a aussi muré les Tombeaux saadiens, ne laissant qu’un passage étroit depuis la mosquée de la Kasbah. Le dernier enterrement sur le site fut celui de Moulay al-Yazid en 1792.
La « redécouverte » date de 1917, attribuée au Service des Beaux-Arts, Antiquités et Monuments historiques du Protectorat français. La méthode — survol photographique aérien commandé par Lyautey — est affirmée par plusieurs sources (History Hit, Atlas Obscura, Lonely Planet), mais les sources académiques (Deverdun, 1959 ; Salmon, 2016) ne spécifient pas la méthode. L’aviation militaire française opérait au Maroc depuis 1912 — c’est techniquement possible, mais pas confirmé.
Deux siècles de silence. Puis des Français ouvrent un mur et retrouvent les tombeaux d’une dynastie que les Alaouites avaient voulu effacer. L’ironie historique : c’est le colonisateur qui a rendu visible l’héritage que le successeur avait caché.
Une restauration récente a eu lieu en 2013-2015. Aujourd’hui, les Tombeaux saadiens sont l’un des monuments les plus visités de Marrakech — preuve que la mémoire finit toujours par revenir.
Nova Mazagao : quand une ville du Maroc vit en Amazonie
En 1769, le sultan Mohammed III assiégea Mazagan (El Jadida), dernière possession portugaise au Maroc. Le roi Jose Ier ordonna l’évacuation. Selon Azevedo e Silva (Mazagao: Uma cidade luso-marroquina deportada para à Amazonia, 2007) : 425 familles totalisant 2 092 personnes embarquèrent en 12 navires le 11 mars 1769. Plus de 300 moururent dans les hôpitaux de Lisbonne. Entre 1 642 (Vidal, 2005) et 1 855 (Azevedo e Silva) furent envoyées à Belem do Para.
Vila Nova de Mazagao fut fondée en 1773 dans l’actuel État d’Amapa, au Brésil. Mazagao Velho existe encore — district de la municipalité de Mazagao, environ 22 000 habitants (IBGE).
La Festa de Sao Tiago, célébrée du 16 au 28 juillet depuis 1777, met en scène des reconstitutions de batailles entre Maures et Chrétiens. En 2024, le festival en était à sa 247e édition (Jornal O Guarani, juillet 2024). Une communauté brésilienne célèbre chaque année une mémoire née au Maroc.
Précision essentielle : les traces culturelles sont portugaises coloniales, pas marocaines au sens ethnique. Les colons étaient des chrétiens portugais d’une enclave au Maroc. Les « Maures » du festival représentent l’adversaire dans un cadre narratif chrétien. Aucune survivance architecturale islamique ou linguistique arabe. Le lien avec le Maroc est un lien de mémoire géographique partagée — pas une diaspora marocaine au sens strict.
L’ouvrage de référence est celui de Laurent Vidal, Mazagao, la ville qui traversa l’Atlantique (Aubier, 2005, rééd. Flammarion « Champs » n.770, 2008, prix « La Ville à Lire », traduit en 5 langues).
La mort d’al-Mansour et l’effondrement
Al-Mansour mourut en 1603. La même année qu’Élisabeth Ire. Les deux alliés de circonstance disparurent sans que leur projet d’invasion de l’Espagne ne se concrétise.
Après sa mort, ses trois fils entrèrent en guerre civile. Le Maroc saadien se fragmenta. Les provinces songhai devinrent autonomes sous les Arma. L’or de Tombouctou cessa d’affluer. Les raffineries de sucre déclinèrent — la concurrence brésilienne et caribéenne rendait la production marocaine non compétitive. Le sucre, qui avait financé El Badi et l’expansion saadienne, devint une denrée tropicale produite par le travail d’esclaves dans les Amériques. L’arme géopolitique d’al-Mansour s’était retournée contre le Maroc.
Moulay Ismail finit le travail. Il dépouilla El Badi de ses marbres pour construire Meknès. Il mura les Tombeaux saadiens. La dynastie saadienne fut effacée de la mémoire officielle pendant deux siècles.
L’ironie : le bouffon qui avait annoncé que le palais ferait « une magnifique ruine » avait vu plus loin que le sultan.
Et aujourd’hui ?
Quatre siècles plus tard, les échos du règne d’al-Mansour résonnent encore dans la réalité des MRE.
Le sucre marocain était un monopole d’État échangé contre des matériaux et des armes sur trois continents. L’OCP exporte aujourd’hui des phosphates. Les MRE transfèrent des milliards de dirhams chaque année. Les formes changent — la dynamique d’un pays carrefour qui vit de ses échanges avec le monde reste la même. Le Maroc n’a jamais été une forteresse. C’est un hub — et ça l’était déjà en 1590.
L’histoire d’Estevanico est celle du premier Moriginal — même si le mot n’existait pas. Un Marocain d’Azemmour, arraché à sa terre, qui a traversé un continent à pied et dont le vrai nom a été effacé. Des millions de MRE connaissent cette tension : être de quelque part, vivre ailleurs, se voir renommer par le pays d’accueil. Lalami a écrit The Moor’s Account pour rendre un nom à Estevanico. C’est aussi ce que font les parents MRE quand ils insistent pour que leurs enfants connaissent leur prénom arabe, même quand l’école préfère le surnom francisé.
Amina, 30 ans, franco-marocaine de Lyon, lit l’histoire de ben Messaoud à Londres et pense à ses propres négociations quotidiennes entre deux mondes. L’ambassadeur marocain à la cour d’Élisabeth naviguait entre codes diplomatiques anglais et culture chérifienne — exactement comme elle navigue entre réunion de direction à la Part-Dieu et repas familial à Berkane. La diaspora est vieille de plusieurs siècles. Seul le décor a changé.
Et puis il y a les Arma de Tombouctou — 20 000 descendants de soldats marocains qui ne parlent plus le marocain mais gardent une identité distincte. Ismaël, 25 ans, franco-marocain de Marseille dont la mère est française, reconnaîtrait ce sentiment : appartenir à une lignée sans en maîtriser la langue, porter un héritage sans en posséder tous les codes. Les Arma sont la preuve que l’identité survit aux langues perdues.
Le traité de 1786 entre le Maroc et les États-Unis est toujours en vigueur. Washington s’excusait d’être trop pauvre pour envoyer des cadeaux au sultan. Aujourd’hui, le Maroc accueille la plus grande base américaine de maintenance en Afrique (Ben Guerir) et les investissements américains se comptent en milliards. Le rapport de force s’est inversé — mais la relation n’a jamais été rompue. Le fil tissé par Mohammed III tient encore.
L’histoire d’al-Mansour n’est pas un conte pour touristes devant les ruines d’El Badi. C’est un rappel concret : le Maroc a joué sur la scène mondiale bien avant la colonisation. Il a négocié avec l’Angleterre d’égal à égal, envoyé ses armées au-delà du Sahara, et commencé une relation diplomatique avec les États-Unis qui dure encore. Quand quelqu’un te demande « d’où tu viens ? », tu as cinq siècles de géopolitique derrière toi. Wach 3refti? (Tu le savais ?)
Pour aller plus loin
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- Moulay Ismail : le miroir de Louis XIV et la Garde noire
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Publié le 19 mars 2026 — Mis à jour le 19 mars 2026
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
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En 1600, un ambassadeur marocain passe 6 mois à Londres. Shakespeare écrit Othello juste après. Son portrait est toujours là. Le traité Maroc-USA de 1786 est le plus ancien traité américain encore en vigueur. Washington s’excusait d’être trop pauvre. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/ahmad-al-mansour-maroc-tombouctou/
Questions fréquentes
Le Maroc est vraiment le premier pays à avoir reconnu les États-Unis ?
C'est plus nuancé. Le 20 décembre 1777, le sultan Mohammed III a ouvert ses ports aux navires américains — un geste de reconnaissance publique. Mais la France a signé un traité formel dès février 1778. Le Département d'État américain écrit lui-même 'one of the first countries'. Le Maroc est en tête si on parle de déclaration publique. La France devance si on parle de traité formel (ambassade américaine au Maroc ; Spencer, Historical Dictionary of Morocco, 1980).
L'ambassadeur marocain a vraiment inspiré Othello de Shakespeare ?
Probablement, mais ce n'est pas prouvé. Ben Messaoud a passé 6 mois à Londres en 1600. Shakespeare a composé Othello dans les mois suivants. Le professeur Jerry Brotton (Queen Mary University) considère que cette présence 'appears to have influenced' Shakespeare. Mais la source littéraire directe d'Othello reste une nouvelle italienne de Cinthio (1565). Le lien est circonstanciel — fascinant, mais pas documentaire (Brotton, This Orient Isle, 2016).
Estevanico d'Azemmour, c'est un Marocain ou un esclave ?
Les deux. Né vers 1500 à Azemmour, port atlantique marocain. Capturé et réduit en esclavage. Cabeza de Vaca le décrit comme 'negro alarabe, natural de Azamor' — Noir arabisé d'Azemmour (La Relacion, 1542). Son vrai nom est inconnu. 'Mustafa al-Azemmouri' est une attribution moderne sans source primaire — c'est Laila Lalami qui l'a popularisé dans son roman The Moor's Account (2014, finaliste Pulitzer 2015).
Les descendants des soldats marocains vivent encore à Tombouctou ?
Oui. Les Arma, environ 20 000 personnes (recensement 1986), descendent des soldats de Judar Pacha. Mais ils ne parlent plus le marocain — ils ont adopté le songhai dès les premières générations, à cause des mariages avec des femmes locales. Le nom 'Arma' vient de l'arabe al-rumah, les fusiliers (Abitbol, Tombouctou et les Arma, 1979).
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Yazid El-Wali
Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.