Culture

Captifs européens au Maroc : Robinson Crusoe, Pellow et la vérité

Robinson Crusoe commence à Salé, pas sur une île. Thomas Pellow y a passé 23 ans. L'histoire vraie des captifs européens au Maroc, sourcée et débunkée.

Par Yazid El-Wali 19 mars 2026 15 min de lecture
Amina, 30 ans — Robinson Crusoe, Thomas Pellow et le million d'Européens captifs au Maroc
Amina, 30 ans — Robinson Crusoe, Thomas Pellow et le million d'Européens captifs au Maroc

Captifs européens au Maroc : Robinson Crusoe, Thomas Pellow et le million qui n’a jamais existé

Le roman le plus traduit au monde après la Bible commence au Maroc. Pas sur une île déserte. À Salé. Robinson Crusoe y est esclave pendant deux ans avant d’échouer sur sa fameuse île. Daniel Defoe le savait. Ses lecteurs de 1719 le savaient. Toi, probablement pas. Et cette histoire-là est bien plus riche que la fiction.

Quand Robinson Crusoe était esclave à Salé

Tu connais l’île. Le perroquet. Le cannibalisme. Vendredi. Ce que ton prof de français ne t’a jamais dit : avant l’île, Crusoe est capturé par « a Turkish rover of Sallee » avec près de 200 hommes et 18 canons (Defoe, Robinson Crusoe, 1719, texte vérifié sur Project Gutenberg).

La citation exacte : « we were obliged to yield, and were carried all prisoners into Sallee, a port belonging to the Moors ».

Crusoe reste esclave à Salé pendant deux ans. Il travaille au jardin et à la pêche. Il s’échappe en volant un bateau avec un garçon nommé Xury, décrit comme « Maresco » — l’orthographe de Defoe pour « Morisque ». Il navigue 150 milles au sud, « beyond the Emperor of Morocco’s dominions », puis est recueilli par un navire portugais.

L’épisode fait 15 à 20 pages dans les éditions modernes. Un détail : l’édition originale de 1719 ne comporte aucune division en chapitres. Les découpages que tu connais (« Chapitre II : Esclavage et évasion ») sont des ajouts éditoriaux postérieurs.

Le Maroc, plus familier que l’Amérique

W.R. Owens, co-éditeur général des Works of Daniel Defoe (44 volumes, Pickering & Chatto, 2000-2009), a démontré que les lecteurs de 1719 « would have known a great deal about this subject and would have had a keen and informed interest in it » (Owens, English: Journal of the English Association, vol. 62, n° 236, 2013, pp. 51-66). Au moment de la publication, des milliers de captifs chrétiens étaient encore détenus en Afrique du Nord.

Et la statistique qui renverse tout : Nabil Matar, dans son introduction au recueil de Daniel Vitkus (Piracy, Slavery, and Redemption, Columbia UP, 2001), écrit : « Until the end of the 1620s, more Britons lived in North Africa than North America. »

Relis cette phrase. En 1625, il y avait plus de Britanniques au Maroc et en Algérie qu’en Amérique du Nord. L’histoire qu’on t’a apprise à l’école — les pèlerins du Mayflower, la conquête de l’Ouest — commence en réalité en Afrique du Nord.

Les sources possibles de Defoe pour son épisode salétien : William Okeley (Eben-ezer, 1675), évadé d’Alger dans un bateau auto-construit — parallèle direct avec l’évasion de Crusoe. Robert Knox, captif à Ceylan pendant 19 ans — thèse de Katherine Frank (Crusoe: Daniel Defoe, Robert Knox and the Creation of a Myth, Bodley Head, 2011). Les récits de captivité anglais publiés entre 1577 et 1704 constituaient un genre littéraire à part entière, inventorié par Vitkus (2001).

Les vrais chiffres : quand les archives contredisent la légende

Tu as peut-être lu quelque part qu’un million d’Européens ont été réduits en esclavage au Maroc. Ce chiffre circule beaucoup. Il est faux. Voici ce que disent les sources.

L’estimation Davis : un million… mais pas au Maroc

Robert C. Davis, professeur émérite à Ohio State University, a avancé en 2001 l’estimation la plus citée : 1 à 1,25 million d’Européens chrétiens réduits en esclavage entre 1530 et 1780. L’article fondateur : « Counting European Slaves on the Barbary Coast » (Past and Present, n° 172, août 2001, pp. 87-124), développé dans Christian Slaves, Muslim Masters (Palgrave Macmillan, 2003).

Sa méthode : un stock estimé de 35 000 esclaves chrétiens présents simultanément sur la côte barbaresque, un taux d’attrition annuel de 25 % (décès, rachats, évasions, conversions), soit un besoin de 8 500 nouveaux captifs par an. Extrapolé sur 250 ans : 1,25 million. Davis a reconnu lui-même que sa méthode « was not ideal » (The Guardian, 11 mars 2004).

Le point crucial : cette estimation ne couvre que trois regences ottomanes — Alger, Tunis, Tripoli. Le Maroc, sultanat indépendant, en est exclu. Dans Holy War and Human Bondage (Praeger/ABC-CLIO, 2009), Davis avance un chiffre séparé pour le Maroc : « may have topped 25,000 » captifs au pic après les années 1680.

Ce que disent les archives marocaines

Leila Maziane, historienne à l’Université Hassan II de Casablanca et spécialiste la plus rigoureuse du sujet, réfute catégoriquement le chiffre de 25 000. Dans « Les captifs européens en terre marocaine aux XVIIe et XVIIIe siècles » (Cahiers de la Méditerranée, n° 65, 2002, pp. 311-327), elle écrit : « Bien qu’ils ne fussent pas 25 000, il fallait tout de même loger ces quelques centaines de captifs. »

Les données archivales pour Meknès, la capitale de Moulay Ismail :

  • ~500 captifs espagnols/portugais/italiens en 1684
  • ~1 500 toutes nationalités au pic de 1687
  • Pic temporaire en 1689 avec l’arrivée de 1 700 prisonniers espagnols après la prise de Larache
  • Déclin progressif : 286 Français en 1691, ~240 en 1703, 130 en 1727, 75 en 1736

Marianne Barrucand (Paris-Sorbonne), dans Urbanisme princier en Islam : Meknès et les villes royales islamiques post-médiévales (Geuthner, 1985), donne des chiffres comparables : 550 à 650 captifs chrétiens dans la première moitié du règne de Moulay Ismail, environ 800 en 1708.

L’écart entre la légende et l’archive est d’un facteur 15 à 50. Pas un détail.

Le vrai du faux

Le mythe : « Un million d’Européens ont été esclaves au Maroc. »

La réalité : L’estimation d’1 à 1,25 million (Davis, 2003) couvre Alger, Tunis et Tripoli sur 250 ans — le Maroc en est exclu. Pour le Maroc seul, les archives documentent quelques centaines à ~1 500 captifs au pic à Meknès dans les années 1680-1690 (Maziane, 2002 ; Barrucand, 1985). Le chiffre de 25 000 est une estimation haute non confirmée par les données archivales. Davis a lui-même dénoncé l’instrumentalisation de ses travaux par l’extrême droite : « Two such enormous wrongs don’t make anything right » (Ohio State News, 2020).

Les critiques académiques

L’estimation Davis ne fait pas l’unanimité dans le monde académique :

  • Peter Earle (London School of Economics) a qualifié les chiffres de « a bit dodgy », estimant que Davis exagérait peut-être (The Guardian, 2004).
  • Ehud R. Toledano (Université de Tel Aviv) a critiqué l’absence totale de sources ottomanes et la perpétuation de « outdated and stereotypical views on Ottoman slavery » (Journal of African History, vol. 47, n° 1, 2006, pp. 140-142).
  • Nabil Matar (Britain and Barbary, 1589-1689, University Press of Florida, 2005) et Linda Colley (Captives, Pantheon/Jonathan Cape, 2002) considèrent tous deux l’estimation trop élevée.

Le consensus actuel traite le chiffre de 1-1,25 million comme une borne supérieure. L’ordre de grandeur — plusieurs centaines de milliers pour l’ensemble de la côte barbaresque — est généralement accepté. L’extrapolation du taux de capture de 1580-1680 à l’ensemble des 250 ans reste le point faible principal de la thèse Davis.

La machine à capturer : les corsaires de Salé et la République du Bouregreg

Pour comprendre comment des Européens se retrouvaient captifs au Maroc, il faut comprendre la République de Salé (1627-1668). Fondée par environ 3 000 Morisques originaires d’Hornachos (Estrémadure), arrivés vers 1609-1610 après l’expulsion d’Espagne, elle se proclama indépendante du sultan saadien en avril 1627.

Tu as bien lu : une république pirate, indépendante, au Maroc, au XVIIe siècle.

Gouvernée par un Diwan de 16 membres (8 Andalous + 8 Hornacheros) qui élisait chaque année un gouverneur et un capitaine général, elle a duré 41 ans. Sa portée opérationnelle était stupéfiante :

  • Cotes de l’Angleterre (Plymouth, 1625)
  • Pays de Galles (1626)
  • Islande (1627 — les « Enlevements turcs » / Tyrkjaranid)
  • Terre-Neuve (40+ navires de pêche capturés)
  • Île de Lundy dans le canal de Bristol — base intermittente, ~1625-1635

Au total, environ 6 000 captifs pour la période de pointe 1626-1638 (Maziane, Salé et ses corsaires, Presses universitaires de Caen, 2007).

Un point de précision sur le raid d’Islande de 1627 : deux groupes distincts opérèrent. Des corsaires de Salé (Mourad Reis, raid sur Grindavík, 12-15 captifs) et des corsaires d’Alger (raids sur les Fjords de l’Est et les Vestmannaeyjar, ~234 captifs). L’attribution de l’ensemble aux seuls Salétins est erronée.

La République prit fin avec la conquête par Moulay al-Rashid en juin 1668. Si tu veux l’histoire complète de cette république pirate, on lui a consacré un article entier.

Course ou piraterie ?

Michel Fontenay (avec Alberto Tenenti) distingue quatre catégories : guerre navale, guerre de course, piraterie, et corso — forme spécifiquement méditerranéenne, sous couvert de guerre religieuse (Fontenay et Tenenti, XVe Colloque international d’histoire maritime, San Francisco, 1975 ; rassemblé dans Fontenay, La Méditerranée entre la Croix et le Croissant, Classiques Garnier, 2010).

Les corsaires de Salé n’avaient pas de lettres de marque européennes. Mais ils opéraient sous l’autorisation du Diwan, qui percevait 10 % des prises. Et les puissances européennes négociaient des traités et échangeaient des ambassadeurs avec eux — ce qui revenait à reconnaître leur souveraineté de fait.

Thomas Pellow : 23 ans entre victime et bourreau

De tous les destins de captifs au Maroc, celui de Thomas Pellow est le plus troublant. Pas parce qu’il a souffert — d’autres ont souffert autant. Mais parce que sa trajectoire détruit la binarite confortable entre victime et bourreau.

Un enfant de 11 ans à Meknès

Né vers 1704 à Penryn, Cornouailles (Oxford Dictionary of National Biography, 2004, Elizabeth Baigent). Il embarque comme mousse sur le Francis, commandé par son oncle John Pellow, cargaison de pilchards salés pour Gênes. Au retour, capturé « off Cape Finisterre by a couple of Sallee rovers » (Dictionary of National Biography, 1885-1900).

Les 52 Anglais sont présentés à Moulay Ismail à Meknès. Thomas, 11 ans, est confié au fils du sultan, Moulay Spha. Commence alors une campagne de torture pour forcer la conversion à l’islam : bastonnade (bastinado), enchaînement prolongé pendant des mois, brûlures. Ses mots : « My Tortures were now exceedingly increased, burning my Flesh off my Bones by Fire ».

Conversion forcée vers 1717. Circoncision. Prise d’un nom musulman.

Du captif au capitaine

Pellow gravit les échelons de l’armée du sultan. Nettoyeur à l’armurerie, responsable de garçons esclaves, puis capitaine de cavalerie et commandant d’un château à Tannorah vers 1725 (Dictionary of National Biography). Il participe à une expédition transsaharienne vers Tombouctou. Il épouse une Marocaine, a une fille — toutes deux meurent pendant qu’il est en campagne.

Un détail crucial : en tant que renégat européen, Pellow servait dans une unité séparée du noyau de l’Abid al-Bukhari (la Garde noire), composée de soldats africains noirs. La hiérarchie militaire de Moulay Ismail fonctionnait par origine ethnique. Si tu veux comprendre le système politique de ce sultan, on a détaillé le règne complet dans l’article sur Moulay Ismail, Louis XIV et la Garde noire.

L’évasion et le retour impossible

Évasion au début de 1738 (DNB : « commencement of 1738 ») — pas en 1737 comme souvent rapporté — profitant du chaos politique post-Moulay Ismail (mort le 22 mars 1727). Déguisé en charlatan itinérant, battu, volé, il vit dans une grotte avant d’embarquer sur un navire irlandais commandé par le capitaine Toobin de Dublin à Salé, en juillet 1738.

À Gibraltar, pris pour un Maure : « Moor! said I, you are very much mistaken in that, for I am as good a Christian (though I am dressed in the Moorish Garb) as any of you all. »

Arrivée à Penryn le 15 octobre 1738. Il avait 34 ans. Il en avait passé 23 au Maroc.

Le gouvernement anglais avait refusé de le compter parmi les captifs rachetables. En tant qu’apostat — il avait accepté la conversion, même sous la torture —, il n’avait « plus de valeur ».

Linda Colley résume (Captives, pp. 96-97) : « He had not just been captured by Barbary: he had in the process been changed. He was never able to make a satisfactory life for himself on return to Britain. »

Le DNB ne fournit aucune date de décès. « Nothing further is known of his career » après 1738. L’homme qui avait traversé deux mondes n’appartenait plus à aucun.

Le vrai du faux

Le mythe : « Thomas Pellow était un innocent broyé par la barbarie marocaine. »

La réalité : Pellow a été torturé et converti de force — c’est indiscutable. Mais il est aussi devenu capitaine dans l’armée du sultan, a mené des expéditions esclavagistes au Sahara, et a participé à un système qu’il avait d’abord subi. Sa trajectoire illustre la complexité de la captivité : les frontières entre victime et bourreau n’étaient pas étanches. Giles Milton raconte son histoire dans White Gold (Hodder & Stoughton, 2004), salué pour l’utilisation des sources primaires mais critiqué pour l’absence d’appareil savant et la caricature de Moulay Ismail (Reza Aslan, Washington Post ; Brian W. Refford, H-Albion, février 2007).

Cervantès racheté in extremis : le jour où Don Quichotte a failli ne jamais exister

L’histoire des captifs en Méditerranée a un épilogue littéraire encore plus spectaculaire que Robinson Crusoe. Le 26 septembre 1575, une escadre corsaire commandée par Arnaut Mami (renégat albanais) capture un navire. À bord, un soldat espagnol de 28 ans. Son maître personnel sera Dali Mami, renégat grec surnommé « El Cojo ».

Cinq ans de captivité à Alger. Quatre tentatives d’évasion échouées. Le 19 septembre 1580, le trinitaire Juan Gil le rachete pour 500 escudos d’or (= 200 000 maravedis = 533 ducats ; conversions vérifiées : 1 escudo = 400 maravedis, 1 ducat = 375 maravedis). Le financement : 250 ducats de sa mere Leonor de Cortinas — qui s’était fait passer pour veuve le 31 juillet 1579 —, des fonds royaux, et des contributions de marchands chrétiens et prêteurs juifs d’Alger (Archivos Estatales espagnols).

Le prisonnier s’appelait Miguel de Cervantes. Sans ce rachat, pas de Don Quichotte.

Ce rachat n’est pas un cas isolé. Deux ordres religieux avaient bâti une économie entière autour de la libération des captifs.

Les Trinitaires et les Mercedaires : l’économie du rachat

Les Trinitaires (Ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs) : approuvés par Innocent III le 17 décembre 1198. Fondateur : Jean de Matha. Règle distinctive : division des revenus en trois tiers — un pour les frères, un pour les pauvres, un exclusivement pour le rachat.

Première mission au Maroc : 1200 — deux frères anglais, retour avec 186 captifs.

Les Mercédaires (Ordre de Notre-Dame-de-la-Merci) : tradition de fondation le 10 août 1218 à la cathédrale Sainte-Eulalie de Barcelone par Pedro Nolasco. Particularité : un quatrième vœu, dit « de sang » — se constituer otage à la place d’un captif en danger de perdre la foi. Saint Raymond Nonnat (mort le 31 août 1240) s’y substitua effectivement.

Les archives de José Antonio Garí y Siumell (La Orden redentora de la Merced, Barcelone, 1873) documentent 18 missions réussies entre 1600 et 1635 : 10 à Tétouan, 2 à Salé, 5 à Alger. Environ 2 500 captifs libérés. La mission de 1624, à Tétouan et Salé, décrit « une multitude de malheureux captifs… des gueux à demi affamés tirant des charrettes comme des bêtes ».

Le Versailles de Moulay Ismail : bâti par qui ?

Meknès, la capitale de Moulay Ismail (règne de 1672 au 22 mars 1727, 55 ans, le plus long de l’histoire marocaine). Dar al-Kebira, une cinquantaine de palais, le Heri es-Souani (grenier monumental), des écuries royales, le bassin de l’Agdal (~4,75 hectares), plus de 40 km de murailles percées de 20 portes. Matériaux partiellement pillés au palais El Badi de Marrakech et aux ruines romaines de Volubilis.

Le Père Dominique Busnot, trinitaire né à Rouen, a effectué trois voyages à Meknès et Ceuta (1704, 1708, 1712) pour négocier la libération de captifs français. Son ouvrage — Histoire du règne de Mouley Ismael, roi de Maroc (Rouen, Guillaume Behourt, 1714) — est une source primaire de premier ordre, avec la réserve qu’il avait un intérêt objectif à dramatiser les conditions pour lever des fonds.

Il décrit les matamores (prisons souterraines), les 15 heures de travail forcé quotidien, et un code vestimentaire révélateur : « Le vert est la plus douce couleur ; le blanc est bon signe ; mais quand il est vêtu de jaune, tout le monde tremble, car c’est la couleur des jours de ses plus sanglantes exécutions. »

Il décrit aussi les métadores — des passeurs marocains qui guidaient les captifs évadés vers Mazagan ou les présides méditerranéens. La captivité n’était pas un bloc monolithique. Des Marocains aidaient les évadés. Des Européens servaient le sultan. Les lignes étaient poreuses.

Le mécanisme de captivité au Maroc était fondamentalement différent de celui d’Alger. À Alger : système de marché décentralisé (propriétaires individuels, ventes aux enchères au Badistan, intermédiaires multiples). Au Maroc de Moulay Ismail : système autocratique et centralisé — le sultan contrôlait personnellement les captifs, les faisait transférer de Salé à Meknès, refusait souvent les offres de rançon pour conserver sa main-d’œuvre de construction (Maziane, 2002).

Foucauld au Maroc : explorateur, jamais captif

On mélange parfois Charles de Foucauld avec les captifs. C’est une erreur. Foucauld n’a jamais été captif au Maroc. Son exploration de 1883-84 était une entreprise volontaire, clandestine et autofinancée.

Déguisé en rabbin juif

Déguisé en Rabbi Joseph Aleman (rabbin juif originaire de Moscovie), avec son guide Mardochée Aby Serour — né en 1826 à Akka, zone pré-saharienne de l’Anti-Atlas. Mardochée était le premier Juif à avoir résidé durablement à Tombouctou dans les années 1860. Recommandé par Oscar Mac Carthy, conservateur et directeur de la bibliothèque-musée d’Alger.

À Sefrou, en août 1883, l’épouse de leur hôte David Lhalyel surprend Foucauld en train de dessiner des cartes. Le grand rabbin Chaloum Azoulay (1848-1922), informé de la supercherie, promet le secret pour dix ans. Mardochée meurt le 6 avril 1886 à Alger, la santé brisée par le voyage.

Bilan : ~3 000 km parcourus entre juin 1883 et mai 1884, dont 2 250 km de territoire totalement inconnu des Européens (rapport Duveyrier). Publication : Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Paris, Challamel et Cie, 1888). Ouvrage de référence sur le Maroc jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Médaille d’or de la Société de Géographie de Paris (1885). Canonisé saint le 15 mai 2022 par le pape François. Édition critique anglaise : Rosemary A. Peters-Hill, Charles de Foucauld’s Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Anthem Press, 2020) — première traduction anglaise, qui « renverse le modèle biographique traditionnel » en recentrant l’année marocaine.

Ce qui est remarquable dans cette histoire, c’est l’imbrication des communautés. Un Français déguisé en rabbin, guidé par un Juif marocain, protégé par un grand rabbin de Sefrou. L’histoire du Maroc ne se comprend pas sans cette cohabitation entre communautés — un sujet qu’on a exploré en détail dans l’article sur les Juifs du Maroc.

Le vrai du faux

Le mythe : « Foucauld a été prisonnier au Maroc, comme les autres Européens. »

La réalité : Charles de Foucauld n’a jamais été captif. Son exploration de 1883-84 était volontaire et clandestine, financée par ses propres moyens. Il est le dernier grand représentant de la tradition européenne de pénétration clandestine au Maroc — héritière directe de la culture de la captivité, mais fondamentalement différente. Son guide juif, Mardochée Aby Serour, est mort dans l’anonymat trois ans après l’expédition. Foucauld a été canonisé saint en 2022.

Et aujourd’hui ?

Cette histoire te concerne directement, même si tu vis à Lyon, Bruxelles ou Stockholm.

D’abord, elle éclaire un angle mort de l’histoire euro-marocaine. La plupart des récits de « contact » entre l’Europe et le Maroc commencent au Protectorat de 1912. Mais les liens sont bien plus anciens, bien plus profonds, et bien plus ambigus. Quand Amina, 30 ans, lyonnaise, se fait traiter de « fille d’immigrés » à un dîner en France, elle peut répondre que les ancêtres de ses interlocuteurs connaissaient Salé et Meknès trois siècles avant de découvrir New York. Ce n’est pas une provocation — c’est un fait historique (Matar, introduction à Vitkus, 2001).

Les premiers accords entre la France et le Maroc ne portaient pas sur la fiscalité ou le commerce. Ils portaient sur le rachat de prisonniers. Les traités de paix et de rachat des XVIIe et XVIIIe siècles sont les ancêtres directs des conventions bilatérales qui régissent aujourd’hui la vie des MRE (Marocains Résidant à l’Étranger). Si tu veux comprendre la convention fiscale qui te concerne aujourd’hui, c’est par ici.

Cette histoire éclaire aussi la question de l’identité. Ismaël, 25 ans, franco-marocain de Marseille, se fait parfois dire qu’il n’est « ni vraiment français, ni vraiment marocain ». Thomas Pellow, lui, n’était plus ni anglais ni marocain après 23 ans de captivité. Colley l’a dit : « He was never able to make a satisfactory life for himself on return to Britain. » La condition d’entre-deux n’a rien de nouveau. Elle est vieille de plusieurs siècles. Et elle ne se résout pas en choisissant un camp. Elle se résout en assumant la complexité.

Le Maroc que cette histoire révèle n’est ni le paradis nationaliste, ni l’enfer orientaliste. C’est un carrefour poreux où des vies se croisent, se brisent et se reconstruisent. Des Morisques expulsés d’Espagne fondent une république pirate. Un enfant anglais capturé devient capitaine du sultan. Un rabbin juif guide un futur saint catholique à travers un pays interdit aux chrétiens. Des passeurs marocains — les métadores — aident les captifs à s’évader au péril de leur vie.

L-maghrib dyalna (notre Maroc) n’a jamais été une forteresse. C’est un lieu où le monde entre, se transforme, et repart changé. Exactement comme toi.


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Tu as lu Robinson Crusoe à l’école ? Ce qu’on t’a pas dit : avant l’île, Crusoe a été esclave à Salé pendant 2 ans. Le roman le plus traduit au monde après la Bible commence chez nous. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/captifs-europeens-maroc-robinson-crusoe-pellow


Pour aller plus loin


Publié le 19 mars 2026 — Mis à jour le 19 mars 2026

Questions fréquentes

Robinson Crusoe se passe vraiment au Maroc ?

Le début, oui. Avant l'île déserte, Crusoe est capturé par des corsaires de Salé et réduit en esclavage pendant deux ans. Il s'échappe en volant un bateau avec un garçon nommé Xury. L'épisode fait 15-20 pages dans les éditions modernes (Defoe, Robinson Crusoe, 1719).

Il y a eu un million d'esclaves européens au Maroc ?

Non. L'estimation de 1 à 1,25 million (Davis, 2003) couvre Alger, Tunis et Tripoli — pas le Maroc. Pour le Maroc seul, l'historienne Leila Maziane documente quelques centaines à environ 1 500 captifs au pic (années 1680-1690). Le chiffre de 25 000 parfois avancé n'est pas confirmé par les archives.

Thomas Pellow, c'est qui ?

Un mousse anglais de 11 ans capturé par les corsaires de Salé vers 1715-1716. Torturé et converti de force sous Moulay Ismail, il est devenu capitaine dans l'armée du sultan. Évadé après 23 ans, il a publié ses mémoires — le témoignage le plus détaillé sur la vie des captifs européens au Maroc (Pellow, c. 1740).

Charles de Foucauld a-t-il été prisonnier au Maroc ?

Non. Foucauld n'a jamais été captif. Il a exploré le Maroc en 1883-84 déguisé en rabbin juif avec un guide juif marocain, Mardochée Aby Serour. Il a parcouru 3 000 km dont 2 250 km de territoire inconnu des Européens. Son livre Reconnaissance au Maroc (1888) est resté la référence jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

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Yazid El-Wali

Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.