Juifs du Maroc : 126 saints partagés, Mohammed V et la vérité nuancée
265 000 juifs, 126 saints vénérés par les deux religions, Mohammed V et Vichy : l'histoire vraie, sourcée et nuancée des juifs du Maroc.
Juifs du Maroc : 126 saints partagés, Mohammed V et la vérité nuancée
La femme qui dirige l’UNESCO depuis 2017 est la fille d’un juif d’Essaouira qui conseille le roi du Maroc depuis 1991. André Azoulay, ancien vice-président de Paribas, est le père d’Audrey Azoulay — celle-là même sous la direction de laquelle le couscous est devenu patrimoine immatériel de l’humanité en décembre 2020. Et cette histoire n’est qu’un fil parmi des dizaines, dans un tissu vieux de deux mille ans.
Le Maroc a abrité la plus grande communauté juive du monde arabe. 265 000 âmes en 1948 — le double de l’Irak. Aujourd’hui, il en reste entre 1 000 et 3 000. Entre ces deux chiffres, il y a des saints partagés, des dahirs signés, un naufrage, une opération secrète, et une phrase mythique que personne n’a jamais prononcée.
Voici l’histoire vraie. Sans le mythe. Sans le procès. Avec les sources.
265 000 âmes : la plus grande communauté juive du monde arabe
Le pic se situe vers 1948 : entre 250 000 et 270 000 personnes. Le total le plus fiable est d’environ 265 000 (Encyclopedia Judaica ; Della Pergola, Hebrew University ; Laskier, NYU Press, 1994). La ventilation : environ 238 000 en zone française, 15 000 en zone espagnole, 12 000 dans la zone internationale de Tanger.
Le recensement du Maroc français de 1951 dénombre 199 156 juifs en zone française seule. Le total combiné des trois zones atteint 218 000 à 222 000, reflet des premiers départs post-1948.
La comparaison régionale ne laisse aucun doute. L’Algérie comptait environ 140 000 juifs, l’Irak 130 000 à 150 000, la Tunisie 75 000 à 105 000, l’Égypte 75 000 à 80 000, la Libye 35 000. Le Maroc dépassait l’Irak — deuxième communauté — de près du double.
Tu tomberas parfois sur le chiffre de 350 000, voire 500 000 à 600 000. Ces estimations n’ont aucun appui dans les recensements. Elles résultent d’extrapolations incluant des populations rurales non dénombrées. La démographie académique les rejette (Della Pergola ; Laskier).
Quand un tsaddiq rencontre un marabout : les 126 saints partagés
Au cimetière juif d’Essaouira, la tombe de Rabbi Haïm Pinto (1748-1845) est gardée par un musulman. Depuis 180 ans. La transmission ne s’est jamais interrompue.
Chaque année, au 26 Eloul, entre 1 500 et 2 000 pèlerins juifs du monde entier convergent vers cette tombe (Times of Israel ; European Jewish Congress, 2022). La hilloula — le pèlerinage annuel juif sur la tombe d’un tsaddiq (un saint, littéralement « le juste ») — est l’équivalent exact du moussem musulman.
La clé de cette symbiose tient en un mot : baraka.
La baraka, pont entre deux mondes
La baraka — force spirituelle, bénédiction divine — réside dans les saints et persiste après leur mort. Le concept est identique dans les deux traditions marocaines. Le tsaddiq juif et le marabout musulman partagent les mêmes attributs : autorité charismatique, pouvoirs de guérison, culte posthume centré sur le tombeau, rayonnement de la baraka depuis le lieu de sépulture (Norman Stillman, « Saddiq and Marabout in Morocco », Jews among Muslims, Palgrave Macmillan, 1996).
Issachar Ben-Ami (né à Casablanca en 1933, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, décédé en 2015) a passé plus de dix ans sur le terrain pour cataloguer 656 saints juifs au Maroc (édition anglaise de référence, Wayne State University Press, 1998). Parmi eux : 25 femmes, et surtout 126 saints vénérés conjointement par juifs et musulmans. La décomposition exacte : 90 saints juifs célébrés par les musulmans, plus 36 revendiqués par les deux communautés. En ajoutant 14 saints musulmans vénérés par les juifs, le total toutes catégories atteint 140 (recension Persée).
Aucun autre pays arabo-musulman ne présente un phénomène comparable.
Trois saints, trois histoires
Rabbi Haïm Pinto (Essaouira, 1748-1845). Né à Agadir, il a dirigé le tribunal rabbinique d’Essaouira pendant plus de 70 ans (site officiel Hevrat Pinto). Sa tombe, gardée par un musulman depuis sa mort, attire entre 1 500 et 2 000 pèlerins juifs chaque année au 26 Eloul. Le site a provoqué une controverse en 2025 lorsque des prières pour les forces armées israéliennes y ont déclenché un tollé politique (Morocco World News).
Rabbi Amram Ben Diwan (Ouezzane, mort en 1781-82). Émissaire de Hébron envoyé en 1743 pour collecter des fonds pour les yeshivot de Terre sainte (Diarna.org). « Peut-être le tsaddiq le plus célèbre du Maroc » (J2 Adventures). Son tombeau, au cimetière d’Asjen à 4-9 km d’Ouezzane — les juifs étaient interdits d’inhumation dans la ville sainte — est marqué par un cairn de pierres sous un grand olivier. La légende veut que toute tentative de bâtir un cénotaphe échoue. Trois hiloulot annuelles. Marcel Bénabou (né à Meknès en 1939, membre de l’OuLiPo) décrit le pèlerinage : « une sorte de caravansérail désordonné : un assemblage de tentes… chants, danses et musique, et une forte odeur de mouton grillé » (Jacob, Menahem, and Mimoun, University of Nebraska Press, 1998).
Rabbi David ou Moshe (Agouim, près d’Ouarzazate). Émissaire de Jérusalem, il aurait offert sa vie pour guérir des villageois — juifs et musulmans — frappés par une épidémie. Les musulmans l’appellent « Dawid Ou Moussi » et sacrifient des animaux chaque année près de sa tombe à Timzrit. Plus de 170 récits et légendes collectés. Yoram Bilu (The Saints’ Impresarios, Academic Studies Press, 2010) a montré comment la vénération a été transplantée en Israël — non un simple transfert, mais une adaptation créative dans le contexte migratoire.
La hilloula aujourd’hui
Sur 322 tsaddikim enterrés au Maroc, environ 75 tombes reçoivent encore des visites annuelles. Les grandes hiloulot se poursuivent : Ouezzane, Essaouira, Agouim, Ben Ahmed (Rabbi Yahia Lakhdar), Meknès — la « hilloula des hiloulot », qui honore 10 saints en une nuit. Une Commission des saints juifs du Maroc coordonne les activités et l’entretien des tombeaux. Depuis la normalisation Maroc-Israël (décembre 2020), ces pèlerinages se sont intensifiés.
Le mellah : une institution exclusivement marocaine
Fès, 1438 : naissance d’un quartier unique
Le premier mellah naît sous les Mérinides. Le contexte est double. En 1437, la « redécouverte » du corps d’Idris II dans sa zaouïa transforme le quartier commercial avoisinant en horm — sanctuaire interdit aux non-musulmans — où les marchands juifs sont très actifs. Simultanément, des violences antijuives précipitent le transfert vers la zone de Hims, ancien cantonnement de mercenaires archers syriens, adjacent au palais royal de Fès el-Jdid (Susan Gilson Miller ; Roger Le Tourneau, Fès avant le Protectorat, 1949).
La proximité du pouvoir royal est constitutive dès l’origine. Le mellah est un espace de ségrégation protectrice — ni ghetto européen, ni quartier libre.
Deux autres mellahs suivent : Marrakech (1557-58) sous le Saadien Moulay Abdallah al-Ghalib, quand les juifs quittent le quartier Mouassine pour faire place à la mosquée du même nom, achèvement vers 1562-63 (Emily Gottreich, The Mellah of Marrakesh, Indiana University Press, 2007) ; puis Meknès (1682) sous Moulay Ismaïl, qui fait de Meknès sa capitale.
Fait souvent ignoré : pendant des siècles, seuls ces trois mellahs existent. La mellahisation généralisée ne survient qu’au XIXe siècle.
Le sel, pas la malédiction
Le vrai du faux
Le mythe : le mot mellah viendrait d’une malédiction, ou d’une obligation faite aux juifs de saler les têtes décapitées des ennemis du sultan.
La réalité : le mot dérive de l’arabe mallah (sel). La zone de Hims à Fès el-Jdid portait déjà ce toponyme à cause d’une source d’eau saline ou d’un ancien entrepôt de sel. Aucune connotation péjorative originelle. Certains documents emploient même l’expression « mellah des musulmans » pour d’autres quartiers salins. Les étymologies populaires sont rejetées par Haïm Zafrani et Daniel Schroeter (The Shifting Boundaries of Moroccan Jewish Identities, 2008).
La dhimma : protection et contraintes
Le statut de dhimmi impliquait le paiement de la jizya (impôt de capitation), des restrictions vestimentaires, des obligations de résidence, l’interdiction de monter à cheval. Mais aussi une autonomie juridique interne, avec des tribunaux rabbiniques, et la protection du sultan comme Commandeur des croyants.
Cette autonomie n’était pas symbolique. Les tribunaux rabbiniques tranchaient les affaires de mariage, divorce, héritage et commerce intra-communautaire. Les juifs du mellah avaient leurs propres bouchers, leurs bains rituels (mikveh), leurs écoles (talmud torah), leurs confréries d’entraide. La chevrà qadichà (société funéraire) assurait les derniers rites. Chaque mellah était une ville dans la ville — avec ses notables, ses rabbins, ses artisans, ses musiciens. L’orfèvrerie, la broderie, le commerce de thé et de sucre étaient des spécialités juives marocaines reconnues.
La réalité variait selon les époques. William Lempriere (1791) décrit un traitement humiliant. Le mellah de Fès au XIXe siècle, surpeuplé avec 8 000 habitants sur 5 hectares, était un foyer de typhus et de mortalité élevée. Le pogrom de 1465 — destruction du mellah de Fès lors de la révolte contre le sultan mérinide Abd al-Haqq II et son vizir juif Harun ibn Battash — reste le plus sanglant de l’histoire marocaine (García-Arenal, BSOAS, 1978).
Mohammed Kenbib (Juifs et musulmans au Maroc, 1859-1948, Université Mohammed V, 1994, 760 pages) démontre que les mellahs « diffèrent radicalement du ghetto européen ». Susan Gilson Miller les qualifie d’« incubateurs protecteurs » de la vie juive (Hespéris-Tamuda LI.3, 2016).
Des quartiers juifs existent ailleurs — la hara tunisienne, les juderías espagnoles. Mais la combinaison spécifique de proximité palatiale, fermeture nocturne et double fonction ségrégation-protection est une singularité marocaine.
Mohammed V et Vichy : ni Schindler, ni collaborateur
Deux dahirs signés — c’est un fait
Le dahir du 31 octobre 1940, transposant le premier Statut des juifs de Vichy (3 octobre 1940), interdit aux juifs toute fonction publique ou représentative, les exclut de l’armée et de la presse, impose un numerus clausus aux professions libérales.
Le dahir du 5 août 1941, transposant le second Statut (2 juin 1941), franchit un palier. Il applique une définition raciale : quiconque a au moins trois grands-parents juifs est considéré comme juif, quelle que soit sa confession. Le dahir de 1940, lui, reposait sur une définition religieuse (USHMM). Le second dahir impose un numerus clausus de 2 %, force le retour des juifs dans les mellahs, et autorise la préparation de l’« aryanisation » des biens juifs.
À Fès, le surpeuplement provoque une flambée de typhus et une hausse de la mortalité (USHMM Holocaust Encyclopedia ; Wagenhofer, 2012 ; Yad Vashem).
Robert Assaraf (Mohammed V et les juifs du Maroc à l’époque de Vichy, Plon, 1997, p. 128) avance que le sultan aurait signé « avec la conviction que cela ne causerait aucun dommage irrémédiable à ses sujets juifs ». Michael Laskier reconnaît qu’« il est difficile d’évaluer l’impact des lois et le degré de leur application, même s’il ne fait pas de doute qu’elles furent au moins partiellement appliquées » (Modern Judaism 11, 1991, pp. 348-49).
Le télégramme « Dissidence » : la preuve d’une résistance
Daté du 24 mai 1941. Découvert dans les archives du ministère français des Affaires étrangères à Paris. Présenté pour la première fois par Haïm Zafrani en décembre 1985 devant l’Académie du Royaume du Maroc à Rabat (Zafrani, Deux mille ans de la vie juive au Maroc, Eddif, 2000, p. 296). David Cohen l’a présenté quasi simultanément à une conférence à Jérusalem fin 1985.
Le contenu : les relations entre le sultan et les autorités françaises sont devenues « beaucoup plus tendues » depuis les mesures contre les juifs. Le sultan « refuse de faire des différences entre ses sujets, qui sont tous “loyaux” ». Pour la première fois, il a invité des représentants juifs au banquet du Trône et leur a « offert ostensiblement les meilleures places ».
Voici la déclaration attribuée au sultan : « Je n’approuve absolument pas les nouvelles lois antisémites et je refuse de m’associer à une mesure avec laquelle je suis en désaccord ; je réitère, comme je l’ai fait par le passé, que les juifs sont sous ma protection et je rejette toute distinction qui devrait être faite parmi mon peuple. »
Sophie Wagenhofer (Quest. Issues in Contemporary Jewish History 3, 2012) analyse avec rigueur : le télégramme « révèle que le sultan n’a pas dissimulé sa désapprobation ». Mais il « ne peut être pris ni comme preuve d’actions concrètes en faveur des juifs, ni ne suggère une menace sur la vie du sultan ou son statut ». La contradiction entre les déclarations du sultan et la signature des dahirs « n’est ni résolue ni expliquée par ce document ».
Wagenhofer résume l’ensemble de l’historiographie : « faits, rumeurs et légendes sont entremêlés », et « les déclarations attribuées au sultan par des témoins oculaires sont reproduites en discours direct et adoptées tel quel sans réflexion critique sur les sources ».
La phrase mythique : une cristallisation
Le vrai du faux
Le mythe : Mohammed V aurait déclaré « Il n’y a pas de juifs au Maroc, il n’y a que des sujets marocains » — et ajouté que si l’étoile jaune était imposée, il en porterait une aussi.
La réalité : la phrase n’apparaît verbatim dans aucun document des années 1940. Le télégramme « Dissidence » — source la plus proche — contient une formulation différente : « les juifs sont sous ma protection et je rejette toute distinction parmi mon peuple ». Assaraf (1997) « présente des citations attribuées à des témoins oculaires sans donner de références compréhensibles » (Wagenhofer, note 33). L’histoire de l’étoile jaune calque un mythe similaire (également réfuté) du roi Christian X du Danemark. Et l’étoile n’a jamais été imposée au Maroc — le scénario est sans objet. La formule iconique est une condensation rétrospective cristallisée dans la mémoire collective à partir des années 1980-90 (Wagenhofer, 2012 ; Assaraf, 1997).
Pas de déportation, pas d’étoile jaune — mais des camps
Aucun juif marocain n’a été déporté vers les camps d’extermination européens. L’étoile jaune n’a jamais été imposée. Ces deux faits sont confirmés par le USHMM, Yad Vashem, Wagenhofer et Robert Satloff (Among the Righteous, PublicAffairs, 2006).
Mais des camps existaient. Quatorze, de différentes natures, dans le Protectorat. Environ 4 000 hommes y ont été détenus, dont 500 juifs de diverses nationalités — principalement des réfugiés européens, pas des nationaux marocains (Jamaa Baida, Université de Rabat ; Stein & Boum, USHMM, 2019).
Im Fout, à 95 km au sud-ouest de Casablanca : travaux forcés de construction d’un barrage. Bou Arfa, dans l’Oriental : construction de la voie ferrée transsaharienne pour la Compagnie Méditerranée-Niger, conditions dures — 600 grammes de pain quotidien, abris surpeuplés. Berguent : « réservé exclusivement aux juifs » (Satloff, via Diarna.org). 155 internés en juillet 1942, 400 début 1943 — des réfugiés juifs d’Europe centrale, engagés dans la Légion étrangère puis internés après la démobilisation de 1940.
Le USHMM conclut : « It appears that very few (if any) Moroccan Jewish nationals were sent to the Vichy camps in Morocco. »
Un détail glaçant : les plans de la Solution finale listaient « France/territoire non occupé : 700 000 ». Ce chiffre, comme le relève Satloff, n’a de sens que si les juifs nord-africains sont inclus. Si le débarquement allié (Opération Torch, 8 novembre 1942) avait eu six mois de retard, l’étoile jaune arrivait peut-être à Casablanca.
Pourquoi le Maroc a été objectivement moins dur
La comparaison régionale est sans ambiguïté. En Algérie, le décret Crémieux est abrogé le 7 octobre 1940 : environ 110 000 juifs perdent la citoyenneté française détenue depuis 1870. Les lois sont appliquées « directement et sans pitié » (Yad Vashem). La citoyenneté n’est rétablie qu’en octobre 1943. En Tunisie, sous occupation allemande (novembre 1942-mai 1943), l’étoile jaune est imposée, un Judenrat local est créé, environ 5 000 hommes juifs sont enrôlés de force dans une trentaine de camps de travail, sous la direction du SS Walter Rauff, inventeur des camions à gaz.
Mais l’explication ne se réduit pas à la seule résistance royale. Un faisceau de facteurs entre en jeu. La structure du protectorat : les juifs restent « sujets du sultan », Vichy doit composer avec les structures locales. L’application partielle des lois : le Résident-Général Noguès n’a pas promulgué certains ordres d’exécution, et l’aryanisation a été bloquée (Yad Vashem). L’absence d’occupation allemande directe. Et surtout le débarquement allié, qui met fin au régime de Vichy avant que le pire ne survienne.
Daniel Schroeter (Stanford UP, 2019) cadre les lois antijuives dans les dynamiques de pouvoir colonial : elles ont « défié la hiérarchie coloniale, anticipant l’émergence du sultan comme leader national et la décolonisation du Maroc ».
L’exode : de 265 000 à 2 000 en trois décennies
Oujda-Jerada, 1948 : le premier choc
Les 7 et 8 juin 1948, dans le sillage de la création d’Israël, des pogroms frappent Oujda et Jerada. Bilan : environ 40 à 47 morts. La fourchette académique varie : Kenbib dit « environ quarante » (Encyclopedia of Jews in the Islamic World, Brill) ; le Congrès juif mondial avance 44 ; Gottreich (2020) et Mandel (2014) donnent 47 juifs et 1 Français.
Les pogroms d’Oujda-Jerada ne sont pas un événement isolé. Ils s’inscrivent dans un contexte régional explosif : la création d’Israël le 14 mai 1948, la première guerre israélo-arabe, et la montée du nationalisme arabe. À Oujda, des foules armées de couteaux et de barres de fer attaquent le quartier juif. À Jerada, des mineurs sont massacrés à la sortie des mines. Le choc psychologique est immense : pour la première fois depuis le pogrom de Fès en 1912, les juifs marocains sont victimes de violences collectives. La peur s’ancre dans les familles. Elle ne les quittera plus.
La peur s’installe. La première vague d’émigration (1948-1956) voit environ 70 000 juifs partir via l’appareil sioniste « Cadima » (Mossad Le’Aliyah/Jewish Agency). L’émigration bondit de 8 171 en 1954 à 24 994 en 1955.
L’Egoz : 12 traversées réussies, la 13e tue 44 personnes
Mohammed V interdit l’émigration vers Israël en septembre 1956. En 1959, le sionisme est criminalisé sous pression de la Ligue arabe. Malgré l’interdiction, entre 25 000 et 30 000 juifs émigrent clandestinement via les réseaux de la Misgeret (le « Cadre ») du Mossad.
Le Mossad affrète l’Egoz — un vieux lancement naval britannique reconverti — pour des traversées nocturnes entre Al Hoceima et Gibraltar. Douze voyages réussis, 334 personnes exfiltrées.
La nuit du 10 au 11 janvier 1961, la 13e traversée tourne au drame. L’Egoz coule.
Bilan : 44 morts. 43 émigrants marocains juifs de 10 familles, plus l’agent du Mossad Haim Sarfati (né à Fès). Quatre marins espagnols étaient à bord, dont trois survécurent. Seize enfants n’ont jamais été retrouvés (Haaretz).
La tragédie force Hassan II — Mohammed V meurt le 26 février 1961 — à revoir sa politique.
Opération Yakhin : le deal secret à 17 millions de dollars
Du nom d’un des deux piliers du Temple de Salomon. Du 28 novembre 1961 au printemps 1964.
Les négociateurs : côté israélien, Alex Gatmon, chef de la Misgeret au Mossad, et Raphaël Spanien du HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society). Côté marocain : le prince Moulay Ali Alaoui, cousin du roi, et le colonel Mohamed Oufkir.
L’accord financier : 500 000 dollars d’acompte, puis 100 dollars par émigrant pour les 50 000 premiers, 250 dollars au-delà. Total versé au Maroc : environ 17,25 millions de dollars. Le HIAS a dépensé environ 50 millions de dollars au total sur l’opération (Tad Szulc, The Secret Alliance, 1991, p. 210).
Le HIAS servait de façade humanitaire. Le transit passait par la France, l’Italie et l’Espagne. Les passeports collectifs ne mentionnaient jamais Israël. Tout était conçu pour que le Maroc puisse nier officiellement l’existence de l’opération vis-à-vis de la Ligue arabe.
Résultat : 97 005 émigrés (Martin Gilbert, In Ishmael’s House, Yale UP, 2010, p. 279 ; Laskier, North African Jewry, NYU Press, 1994, pp. 204-205).
Les motivations de Hassan II dépassaient le financier : les paiements soulageaient la balance des paiements, la légalisation s’imposait après l’Egoz, et la coopération avec le Mossad offrait des contreparties stratégiques — formation des services secrets, aide militaire, renseignement. Référence spécialisée : Agnes Bensimon, Hassan II et les juifs : Histoire d’une émigration secrète (Seuil, 1991).
L’hémorragie démographique
De 265 000 (1948) à 159 806 (recensement 1960), puis environ 85 000 (fin 1964 après Yakhin). La guerre des Six Jours (1967) provoque une nouvelle vague — cette fois davantage vers la France et le Canada, en particulier Montréal. En 1971 : entre 25 000 et 35 000 restants.
Total émigré vers Israël entre 1948 et 2016 : 274 180 personnes (Bureau central israélien des statistiques). Sans compter ceux qui sont partis vers la France, le Canada et d’autres destinations.
L’héritage vivant : du musée de Casablanca à la Mimouna de Jérusalem
Une communauté résiduelle mais protégée
Entre 1 000 et 3 000 juifs vivent encore au Maroc, concentrés à Casablanca. La ville compte 20 synagogues actives, 7 restaurants casher, 5 boucheries casher, 4 écoles juives — tous subventionnés par l’État (Atlantic Council).
Le Musée du judaïsme marocain, fondé en 1997 par Simon Levy, Jacques et Boris Toledano et Serge Berdugo, restauré et réinauguré par Mohammed VI le 20 décembre 2016, est le seul musée juif du monde arabe. Sa conservatrice, Zhor Rehihil, est une femme musulmane titulaire d’un doctorat en études juives. Ce détail à lui seul résume la singularité marocaine.
André et Audrey Azoulay : d’Essaouira au sommet du monde
André Azoulay (né le 17 avril 1941 à Essaouira). Ancien vice-président exécutif de Paribas, département Afrique du Nord et Moyen-Orient (1968-1990). Conseiller senior du roi depuis 1991 — d’abord Hassan II, puis Mohammed VI. En 1974, il fonde à Paris « Identité et Dialogue », l’une des premières organisations réunissant intellectuels juifs et arabes en faveur d’un État palestinien. Isaac Herzog lui remet la Médaille présidentielle d’honneur israélienne le 6 septembre 2023.
Sa fille Audrey (née le 4 août 1972 à La Celle-Saint-Cloud, Yvelines) dirige l’UNESCO depuis le 15 novembre 2017, réélue en 2021. Première personne juive à diriger l’organisation depuis sa fondation en 1945. C’est sous sa direction que le couscous a été inscrit au patrimoine immatériel, sur candidature conjointe Algérie-Mauritanie-Maroc-Tunisie (16 décembre 2020). Elle a assisté à l’inauguration de Bayt Dakira à Essaouira en janvier 2020.
Essaouira a produit un tsaddiq vénéré depuis 180 ans, un banquier de Paribas qui conseille le roi, et la directrice de l’UNESCO. Pas mal pour un port de 80 000 habitants.
Un million de Marocains en Israël
472 800 juifs nés au Maroc ou de père marocain vivent en Israël (CBS, 2019 — première et deuxième générations). En comptant toutes les générations, la Fédération mondiale du judaïsme marocain estime le total à près d’un million, soit 10-11 % de la population israélienne. C’est la deuxième communauté d’origine, après les Russes.
Le chiffre de 15 % parfois avancé n’a pas pu être vérifié.
La Mimouna : d’une fête de quartier à un événement national
Fête traditionnelle maghrébine marquant la fin de Pessah (Pâque juive) par le retour au hametz (aliments levés). Les tables se couvrent de moufletas — ces crêpes fines que ta grand-mère prépare peut-être aussi, sous un autre nom — et de symboles de baraka : cinq pièces d’or, cinq dattes, hamsa.
Shaul Ben Shimhon a organisé le premier rassemblement de masse en 1968 à Lod avec 300 participants (The Forward, entretien direct avec Ben-Shimhon — la date de 1966 citée par d’autres sources est moins fiable). Le rassemblement au Gan Sacher de Jérusalem attire désormais environ 100 000 participants chaque année.
La Mimouna est la preuve vivante que la culture judéo-marocaine n’est pas un patrimoine figé dans un musée. Elle s’est transplantée, adaptée, réinventée — comme toute diaspora vivante.
La Constitution de 2011 et le renouveau patrimonial
Le préambule de la Constitution reconnaît que l’identité nationale est « nourrie et enrichie par ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen ». Première constitution d’un pays arabe à reconnaître l’héritage juif comme composante de l’identité nationale (American Jewish Committee ; Georgetown Berkley Center). Le terme est « hébraïque » — civilisationnel, culturel — pas « juif » au sens religieux.
Le renouveau patrimonial est concret. Depuis 2010, le programme « Maisons de vie » a restauré 167 des quelque 200 cimetières juifs du Maroc et 110 synagogues (The Economist, 2017). Bayt Dakira inauguré à Essaouira le 15 janvier 2020 (budget de 1,5 million de dollars). Première synagogue universitaire du monde arabe à l’UM6P de Benguerir (31 octobre 2022, « Beit El Synagogue »). Synagogue Kahal d’Asilah (1824), son mikveh et le cimetière juif enregistrés patrimoine national le 20 février 2025.
Le Maroc est le premier pays arabe à inclure l’histoire juive dans le curriculum scolaire.
Les Accords d’Abraham : un nouveau chapitre
Normalisation des relations Maroc-Israël annoncée le 10 décembre 2020, formalisée le 22 décembre. En échange : reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Premiers vols commerciaux le 25 juillet 2021 (Israir et El Al). Royal Air Maroc lance sa ligne Casablanca-Tel Aviv en décembre 2021.
L’objectif post-normalisation : 200 000 visiteurs israéliens par an, contre 50 000 à 70 000 via pays tiers auparavant. Mais RAM a suspendu ses vols le 19 octobre 2023 suite à l’attaque du 7 octobre et à la guerre à Gaza. Le rapprochement reste fragile — suspendu entre la mémoire partagée et les réalités géopolitiques.
Et aujourd’hui ?
Tu as grandi avec cette phrase : « Mohammed V a protégé les juifs. » Peut-être que tes grands-parents la répètent. Peut-être que tu l’as vue sur WhatsApp, dans un post fier, un 16 novembre. La phrase est plus compliquée que ça — et c’est justement ce qui la rend plus puissante.
Un roi qui signe les dahirs antisémites de Vichy ET qui déclare publiquement, dans un banquet officiel, que les juifs sont sous sa protection — ce n’est pas une contradiction à résoudre. C’est la réalité historique d’un souverain qui naviguait entre un occupant colonial et la fidélité à ses sujets. Wagenhofer (2012) le dit clairement : « faits, rumeurs et légendes sont entremêlés ». Le MRE (Marocain Résidant à l’Étranger) qui connaît cette nuance est plus fort que celui qui répète un mythe.
Et les 126 saints partagés, eux, ne sont pas un mythe. Ils sont un fait documenté par dix ans de terrain d’un chercheur né à Casablanca. Un gardien musulman qui entretient la tombe d’un saint juif depuis 180 ans à Essaouira — ce n’est pas de la tolérance théorique. C’est la niya (bonne foi, sincérité spirituelle) incarnée dans le quotidien.
Amina, 30 ans, née à Lyon, franco-marocaine — elle découvre l’histoire des saints partagés et comprend que le Maroc de ses grands-parents n’était pas un monde cloisonné. Les juifs du mellah et les musulmans d’à côté priaient les mêmes saints, partageaient la même baraka. Les moufletas de la Mimouna sont cousines des crêpes que sa grand-mère fait le dimanche.
Le parallèle avec la condition MRE est saisissant. Les juifs du Maroc étaient les premiers MRE — mgharbya berra (Marocains de l’extérieur) avant la lettre. Ils ont quitté un pays qu’ils aimaient, emporté leur cuisine, leurs saints, leur musique. Ils ont reconstruit ailleurs ce qu’ils ne pouvaient plus vivre chez eux. Et chaque été, pendant des décennies, ils sont revenus — en pèlerinage, en visite, en nostalgie. Exactement comme toi.
La ghorba (exil, déracinement) n’est pas un concept MRE. C’est un concept marocain. Les juifs partis vers Israël, la France ou le Canada la connaissent aussi. Ce qu’on appelle l-hrig (la brûlure du départ) — le prix à payer pour une vie meilleure ailleurs — les 97 005 de l’opération Yakhin l’ont vécu soixante ans avant toi.
Ismaël, 25 ans, père marocain, mère française, Marseille — quand il apprend que la Constitution de 2011 reconnaît l’« affluent hébraïque » dans l’identité nationale, il mesure ce que « carrefour poreux » signifie vraiment. Le Maroc n’est pas une forteresse identitaire. C’est un pays qui a inscrit dans sa loi fondamentale la mémoire de ceux qui sont partis. Un pays où une femme musulmane dirige le seul musée juif du monde arabe.
Un million de Marocains en Israël célèbrent la Mimouna chaque année. 167 cimetières restaurés. 110 synagogues retapées. Un musée unique. La fierté ne vient pas du mythe du roi sauveur. Elle vient de cette capacité — rare, documentée, imparfaite — à maintenir un lien entre deux peuples que l’histoire a séparés.
La version Moriginals : la prochaine fois qu’on te dit « Mohammed V a sauvé les juifs », tu peux répondre. « C’est plus beau que ça. Et plus compliqué. La phrase exacte du télégramme de 1941, c’est : “les juifs sont sous ma protection et je rejette toute distinction parmi mon peuple.” Et aucun juif marocain n’a été déporté. Ça, c’est sourcé. »
Pour aller plus loin
- Les Amazighs : alphabet, reines guerrières et Coran en tamazight — beaucoup de juifs ruraux étaient amazighophones, et les 126 saints partagés sont souvent enracinés en territoire amazigh
- Almoravides et Almohades : quand le Maroc régnait sur 2 continents — le contexte dynastique des premiers mellahs
- Moulay Ismaïl : le miroir de Louis XIV et la Garde noire — le fondateur du mellah de Meknès
- Succession MRE au Maroc : le guide que personne ne te donne — la Moudawwana et ses implications pour tous les MRE
Publié le 19 mars 2026 — Mis à jour le 19 mars 2026
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
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126 saints au Maroc sont vénérés par les juifs ET les musulmans. La phrase mythique de Mohammed V ? Elle n’existe dans aucun document d’époque. La vraie phrase est plus puissante. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/juifs-maroc-histoire/
Questions fréquentes
Mohammed V a-t-il vraiment protégé les juifs pendant la guerre ?
Il a signé les deux dahirs antisémites imposés par Vichy (1940 et 1941). Mais le télégramme 'Dissidence' de mai 1941 prouve qu'il a exprimé publiquement son opposition au banquet du Trône. Aucun juif marocain n'a été déporté. La vérité se situe entre le mythe du sauveur et l'accusation de collaborateur (Wagenhofer, 2012 ; USHMM).
Pourquoi les juifs sont-ils partis du Maroc ?
En quatre vagues : les pogroms d'Oujda-Jerada (1948), l'émigration clandestine après l'interdiction de Mohammed V (1956), l'opération Yakhin négociée avec Hassan II (1961-64, 97 005 départs), puis la guerre des Six Jours (1967). De 265 000 en 1948, la communauté est tombée à environ 2 000 aujourd'hui (Laskier, 1994 ; Gilbert, 2010).
Combien reste-t-il de juifs au Maroc aujourd'hui ?
Entre 1 000 et 3 000 personnes, concentrées à Casablanca. La communauté dispose de 20 synagogues actives, 4 écoles juives et 7 restaurants casher, subventionnés par l'État. André Azoulay, juif d'Essaouira, est toujours conseiller du roi (Atlantic Council).
C'est quoi un mellah ?
Un quartier juif propre au Maroc, inventé à Fès en 1438. Ni ghetto européen ni espace de liberté : une zone fermée la nuit, adossée au palais royal, sous protection du sultan en échange de la jizya. Le mot vient de 'sel' — la zone de Fès portait déjà ce nom à cause d'une source d'eau saline (Gottreich, 2007 ; Kenbib, 1994).
C'est quoi la hilloula au Maroc ?
Le pèlerinage annuel juif sur la tombe d'un tsaddiq (saint). L'équivalent du moussem musulman. Au Maroc, 75 tombes reçoivent encore des visites annuelles. La plus grande : celle de Rabbi Haïm Pinto à Essaouira, avec 1 500 à 2 000 pèlerins chaque année. Juifs et musulmans partagent 126 saints et le même concept de baraka (Ben-Ami, 1998).
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Yazid El-Wali
Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.